Lucas VERGNETTES Ostéopathe DO, Paris 5e

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Ostéopathie, nuances et complexité

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L’exercice thérapeutique que nous pratiquons est particulier par de nombreux aspects. Il est encore difficile pour des non-ostéopathes de comprendre comment l’apport de la main en médecine peut avoir une importance si grande ; et les ostéopathes eux-mêmes, notamment les étudiants, ne réalisent pas toujours la portée de l’outil qu’ils possèdent et apprennent à maîtriser.

Une autre spécificité de notre travail est la manière dont nous coordonnons notre pensée à notre perception. Nous apprenons à travailler avec des données scientifiques et médicales, très objectives que nous sommes obligés de mettre en rapport avec notre perception, riche, mais empreinte de subjectivité.

Tout ce qui se joue, lors d’un soin, est alors une question de nuances. Nous ne pouvons pas diagnostiquer blanc ou noir, sain ou malade, flexion ou extension extrême, car ces états sont théoriques, et la nature ne les produit pas. Tout est question de nuances, et c’est là un des aspects les plus complexes de notre pratique.

Parlons de la complexité.

Qu’est ce que la complexité? Dans un système quel qu’il soit, composé d’éléments et d’un réseau reliant ces éléments entre eux, il existe des interactions.
Celles-ci permettent au système son fonctionnement par rapport à un objectif ou un dessein qui est le sien pour lequel ce système a été « programmé », il effectue une fonction.
Plus ce dessein est complexe, plus le système va lui-même devoir être complexe. Nous observerons un système qui comporte beaucoup d’éléments et/ou un grand nombre d’interactions entre ces éléments. On peut alors parler d’une complexité structurelle importante.

A cet égard, un aspect intéressant du corps humain est d’être composé de nombreux petits systèmes complexes, capables d’opérer pour assurer leur propre fonction. Cependant, ils s’intègrent parfaitement avec l’ensemble des autres systèmes pour former plusieurs niveaux d’abstraction, jusqu’au corps humain lui-même, et au delà.

Cette caractéristique d’intégration des différents systèmes entre eux nous rapproche du concept fractal. Dans ce concept, une forme ou une structure constituée de motifs identiques se retrouvera à plusieurs niveaux d’observation (d’abstraction).

Nous pouvons donc soupçonner que le corps humain, économe d’énergie mais pas d’efficacité, aura tendance à utiliser et réutiliser des solutions qui fonctionnent, dans ses
différents systèmes en les adaptant.

Lorsque l’ostéopathe interagit avec ces systèmes par sa palpation consciente, il connait ces lois fondamentales que la nature a appliqué à l’ensemble du corps : la loi de l’artère (du nerf et du fascia : liens informationnels), le principe d’exagération, le passage à un mode de fonctionnement plus basique pour sauver un peu d’énergie…

C’est, selon moi, ce qui fait que nous pouvons être efficaces en ostéopathie. Nous connaissons les grandes lois de l’homéostasie, de la régulation des systèmes que nous coordonnons à notre perception consciente. Ceci permet de déboucher sur une correction intelligente qui permet au système de retrouver un équilibre optimal, sans dépense d’énergie inutile.

Les outils de l’ostéopathe

Lorsque l’ostéopathe cherche à solutionner la problématique d’un être humain, il va tout d’abord être conduit à dialoguer avec lui, à l’observer. Puis il va l’examiner palpatoirement et il va utiliser les informations quantitatives et qualitatives que lui apportent sa perception afin des les coordonner au mieux à ses propres connaissances.
Considérons que la palpation soit suffisamment fiable pour donner des informations valables au praticien sur l’état de santé du patient. Les connaissances du praticien peuvent être le point faible de la chaîne.
En effet celui-ci peut-il vraiment comprendre ce qu’il fait s’il est incapable de reconstruire mentalement le fonctionnement du système sur lequel il agit ? Outre sa connaissance encyclopédique c’est sa capacité à reconstruire un modèle fonctionnel, adapté au patient qui va favoriser une action corrective intelligente, qui respectera la complexité de l’être humain. Ce modèle peut-être qualifié d’opérationnel, c’est à dire applicable en pratique.

Déclinons la complexité

La complexité est un grand mot qui semble compliqué. Il est important d’avoir à l’esprit que ce qui est complexe n’est pas forcément compliqué. La nature par exemple, est une spécialiste de la complexité simple et harmonieuse. Elle sait créer un équilibre dynamique favorisant l’épanouissement de ses différentes composantes par l’adaptation de la structure à la fonction, de la fonction à l’environnement, et de la structure à l’environnement.

Prenons l’exemple simple d’une articulation : l’aspect structure-fonction est clairement compris par le praticien, mais dans cette dualité, nous opposons deux extrêmes complémentaires. L’articulation n’est ni uniquement structure, ni uniquement fonction, elle est une nuance de ces deux extrêmes. Et cette nuance va s’adapter à un troisième facteur, celui de l’environnement. Il est alors intéressant de considérer que plus une articulation est capable de nuances ( liberté, mobilité, micro et macro-mouvement ), plus elle sera capable de s’adapter à son environnement. Son degré optimal de complexité lui permet de ne pas rentrer en dysfonction à la moindre agression. La complexité est ici synonyme d’homéostasie, de rendement, de potentiel d’adaptation, de santé.

De la théorie à la pratique

Prenons l’exemple du système crânio-sacré, nous connaissons ses deux états extrêmes : la flexion et l’extension. L’apprentissage théorique de son fonctionnement implique la connaissance de ces deux états, il est utilisable pour la réflexion, mais pas pour la pratique. Il devient alors nécessaire pour le praticien, afin de respecter les nuances et la complexité de son sujet, de faire un travail de remodélisation de ses connaissances au travers des informations que lui apportent sa perception, afin de s’adapter au mieux à la physiologie de présente son sujet. C’est ce travail précis de modélisation que nous allons explorer pour voir comment l’étudiant et le praticien pourraient favoriser et développer cette démarche.

La modélisation, pour obtenir une connaissance opérationnelle

Un modèle est une représentation simplifiée d’un processus ou d’un système. C’est une démarche qui est naturelle au mental humain et qui lui permet de remettre en perspective les données qu’il doit traiter

Dans le cadre de la pratique ostéopathique, il est intéressant de constater que la perception manuelle va pouvoir se superposer au processus de modélisation mentale, pour parvenir à une situation où ce qui change dans les mains du praticien va immédiatement influer sur sa modélisation, sa représentation mentale.

Si cela fonctionne dans un sens, il se pourrait également que l’inverse soit possible. Par exemple, lors l’une induction, il va y avoir modélisation mentale d’un mouvement qui va pouvoir être retranscrit à travers les mains.

Nous voyons alors l’aspect essentiellement dynamique de ce processus. La connaissance encyclopédique et analytique, très statique, présente un rôle réduit dans cette démarche. Elle est nécessaire pour constituer une base de connaissances, de modèles théoriques idéaux, de situations standardisées. Mais le processus de déduction et d’induction mentale que nous utilisons fait appel à des outils très subjectifs tels que l’analogie ou l’intuition.

Existe-t-il alors une alternative à l’analyse, à la déduction logique, si pratiquées dans les milieux académiques ?

La systémique, pour une meilleure approche du complexe

Voyons la définition de la systémique donnée par l’AFSCET.

« La Systémique est un savoir et une pratique qui permet de traiter les questions difficiles en complétant et en enrichissant le raisonnement causal, linéaire et déterministe quand il n’est plus adapté à la nature complexe de la situation et qu’il devient réducteur et simpliste.
Elle utilise des outils conceptuels (dont la modélisation/simulation, l’analogie et les stratégies paradoxales) d’observation et d’interprétation des faits sans les extraire de leur contexte révélateur de sens. Son mode d’expérimentation permet des essais non destructifs et ouvre des voies de solution, y compris quand il n’y a pas de solution et qu’il s’agit alors de trouver un équilibre convenable entre les forces en présence.

Elle procède méthodiquement par tâtonnement (essais/erreurs) pour comprendre, évaluer les interprétations et déterminer les leviers d’action . Elle assure la progression dans la construction d’une solution satisfaisante, même sans disposer de toutes les informations utiles et sans avoir nécessairement tout compris.
Elle garantit la satisfaction de toutes les parties prenantes par des modes de raisonnement en commun, et sa vision globale et permanente des effets locaux. Elle favorise par là l’interdisciplinarité.
Elle permet à chacun de se rendre compte de l’impact de sa propre action sur le résultat collectif et d’en prévenir les effets indésirables. »

Il est indéniable, à la lecture de cette définition, que ce savoir et cette pratique, ainsi que toute la nuance qui existe entre les deux, présente de grandes similarités avec notre démarche ostéopathique

Explorons désormais les différents outils permettant d’appliquer cette démarche.

Les outils du systémicien

Le systémicien travaille sur les quatre aspects essentiels d’un système complexe et va à cet effet utiliser quatre types d’outils:

Aspect/théorie Outils/pratique
Le système Modélisation, Simulation, Expérimentation
Sa globalité Analogie
Sa Complexité Cartographie
Ses interactions Langage graphique

Cette approche est très proche de celle adoptée pour l’enseignement et la pratique de l’ostéopathie. Mais un aspect particulier que je souhaiterais développer est celui de la modélisation et de la simulation.

Modéliser, simuler, expérimenter pour mieux comprendre

Dans notre démarche de modélisation, le plus important pour le praticien présent ou futur est de s’entraîner à développer une capacité de modélisation intuitive. Pour cela, il devra intégrer ce processus à sa perception.
Pour les praticiens qui ont des sensibilités variées il est nécessaire d’utiliser un outil d’apprentissage extrêmement modulable dans la représentation. Un tel outil permet d’expérimenter une théorie sans être iatrogène, pour obtenir, par exemple, une connaissance du fonctionnement physiologique d’un système et des limites à ne pas dépasser.

L’outil que j’ai choisi d’explorer dans mon mémoire de fin d’études est l’ordinateur, car il permet, après une programmation adaptée, de simuler d’explorer et d’interagir avec un système choisi.
Les seules limites de ce système sont l’imagination et la compétence du programmeur puis de l’utilisateur. Le sujet d’étude peut être un modèle anatomique, un modèle de connaissances, un modèle de tissus conjonctif, un modèle du crâne et de ses sutures…
Il est évident que l’apprentissage de l’ostéopathie ne peut se faire sans l’expérimentation sur un sujet humain. L’ordinateur ne vise pas à remplacer la main, mais à l’aider dans son apprentissage et son perfectionnement.
Ce processus d’interaction dynamique avec un modèle virtuel peut permettre d’associer des images avec des réalités physiques ou physiologiques. Il peut permettre une exploration dynamique de l’anatomie en trois dimensions à travers des modèles provenant de données d’imagerie médicale (IRM, TDM)

On peut envisager au sein d’une école un système de navigation regroupant les différents savoirs (médicaux, ostéopathiques etc… ). On pourra alors mettre en valeur les ponts entre les différents domaines de connaissances, qui pourraient alors être décrits, comparés, éprouvés, commentés. Cette démarche favorise une utilisation sensée de l’analogie.

Pour rendre à notre esprit sa capacité la plus étonnante

Si l’ordinateur sait gérer les données objectives et les manipuler de manière très rapide et efficace, il ne sait rien faire des données subjectives, mis à part les évaluer grossièrement. Notre esprit, lui, possède une facilité à traiter toutes sortes de données subjectives, dans le but de prendre des décisions adaptées. À travers de intuition notamment, il permet d’orienter l’exploration mentale et physique vers certains aspects qui ne sont pas toujours déductibles objectivement. En utilisant un outil comme l’ordinateur, nous pouvons nous décharger de la réflexion quasi mathématique afin de laisser notre corps et notre esprit faire ce qu’ils savent le mieux faire : nous orienter vers la dysfonction, à travers notre perception et notre intuition.

La science ostéopathique ne peut pas se résumer à une science médicale, ultra-objective. Il nous est nécessaire de faire la nuance entre objectivité et subjectivité de favoriser l’émergence d’une complexité bénéfique à l’homéostasie de notre patient, de notre relation à lui, de notre connaissance et de notre pratique.

Nous pouvons alors certainement nous approcher de cet objectif en s’inspirant de ce que Joël de Rosnay a nommé l’éduation fractale :

« Le changement de paradigme que nous vivons (de l’analytique au systémique) appelle d’autres modes d’éducation. L’apprentissage des données de base et des modes élémentaires de raisonnement doit être complété par des méthodes favorisant l’intégration des connaissances. Plutôt qu’une démarche encyclopédique d’acquisition systématique d’informations, il faut mettre en place une méthode systémique capable de réintégrer et de relativiser les informations nouvelles. Apprendre à apprendre, c’est non seulement préparer un terrain fertile pour que germent et fleurissent les connaissances, c’est surtout gérer et hiérarchiser ce que l’on sait déjà pour le rendre opérationnel et donner du sens a ses actes. »
[Joël de Rosnay, L’Homme Symbiotique, 1995]

Ce nouveau paradigme (mode de pensée et de référence) est celui de la société d’information, et Alain Abehsera dans son article « Ostéopathie: maladies de l’os, ou les os de la maladie? » (ApoStill n° 9) nous rappelle que nous sommes à l’ère de l’information, et que l’ostéopathe est l’interlocuteur privilégié du corps humain dans une démarche de réinformation.

“ Qu’il bouge ou ne bouge pas, l’ostéopathe est capable de changer la matière. Il travaille avec des modèles d’information composés d’anatomie, de biomécanique mais de
bien d’autres choses aussi. Ses mains qu’elles soient mobiles ou immobiles, délimitent un espace où cette information circule. A l’issue d’un bon traitement ostéopathique le corps est, littéralement, mieux informé.”

L’ordinateur, daunt à lui, est présenté par Joël de Rosnay comme un « Macroscope », c’est à dire « Une méthode et un outil d’observation de l’infiniment complexe, grâce à son pouvoir de simulation »

Cet outil d’observation et de modélisation, pourrait nous aider à dépasser la dualité structurel-fonctionnel et à favoriser une synthèse entre ces deux extrêmes, chère aux fondateurs et notamment à A.T. Still.

L’ostéopathe de demain sera-t-il alors un modélisateur un informateur capable de redonner une forme et une fonction aux structures du corps et à leur information ? C’est ce qu’il est déjà, mais il est évident qu’une approche consciente de ce processus ne pourra lui être que favorable.
Je suis persuadé que lorsque l’ostéopathie aura intégré son approche globale dans son enseignement, elle pourra alors être bien mieux comprise et transmise.

Lucas VERGNETTES, le 30/07/2003 à Aix-en-Provence